Tempête sous un casque de chantier (Naissance d'un pont)

De prime abord, c'est le style de Maylis de Kerangal qui s'impose comme un tsunami verbal. Incandescente, abrasive, sinueuse, saccadée ..., quel que soit le qualificatif qu'on lui accole, la langue de Naissance d'un pont est sidérante. Elle bouscule la grammaire et la syntaxe, s'affranchit des règles, se gausse de la ponctuation. La comparaison vaut ce qu'elle vaut, mais il n'est pas interdit de penser à un certain Céline, en une version moderne, ample et libérée.
Ce roman choral montre des hommes et des femmes à la trajectoire aléatoire, réunis par un même projet. Cadres et techniciens en mission, ouvriers en rémission, de Kerangal leur accorde à chacun le premier rôle. Quel talent pour esquisser un portrait en quelques lignes, pour résumer une vie en moins d'une page ! La romancière capte l'essence des êtres en un tour de main. Du grand art.
La construction du pont elle-même, entreprise gigantesque, limite pharaonique, ressemble à celle d'une cathédrale, la différence étant la vitesse. Ici, tout est accéléré. Artisanat et cadences industrielles, l'alliance de la dentelle et de la production à marches forcées. Dantesque !
Maylis de Kerangal n'oublie pas l'environnement (dans tous les sens du terme) de ce grand oeuvre : l'histoire d'une ville anonyme, les ambitions démesurées de son maire, la grève sur le chantier, les oppositions écologistes ..., tout y est.
L'inconvénient, c'est que la romancière va vite, très vite, multiplie les points de vue, déroule des flashbacks et repart de plus belle : c'est tempête sous un casque de chantier, ce livre, et le lecteur doit s'adapter à son rythme haletant. Comme un marathon couru au sprint !
Et puis, la forme n'est pas loin de phagocyter le fond. Elle écrit tellement bien la Kerangal que l'on admire ses phrases ciselées, au risque d'oublier l'histoire du pont et des hommes qui le font. Heureusement, ce n'est pas un film mais un livre, il est recommandé d'appuyer de temps à autre sur la touche Pause, de façon à se remettre les idées en place, dans ce maelström d'émotions et de sensations.



15/11/2010
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